Incendies en Gironde · Reportage TVCapFerret
Après les flammes, le long combat des sylviculteurs du nord Bassin
À Lège, les 150 hectares du Groupement Forestier Familial du Grand Houstau portent les traces du mégafeu parti de Saumos. Avec Jean Mazodier, TVCapFerret a parcouru ce domaine familial pour comprendre les dégâts, le travail de surveillance et l’immense chantier qui attend désormais les propriétaires forestiers.
Une forêt ne disparaît pas seulement lorsque les flammes la traversent. Elle continue de porter les conséquences de l’incendie durant des mois, puis des années : arbres fragilisés, pistes obstruées, bois à évacuer, parcelles à sécuriser et peuplements entiers à reconstruire.
Sur le nord du Bassin d’Arcachon, cette réalité concerne de nombreux propriétaires privés. En Gironde, 93 % de la forêt appartient à des propriétaires privés, selon la préfecture. La répartition cadastrale définitive des 42 000 hectares parcourus par le feu entre propriétés privées, communales et domaniales n’a toutefois pas encore été rendue publique.
Notre reportage
En vidéo : au cœur des 150 hectares du Grand Houstau
Guidé par Jean Mazodier, TVCapFerret a parcouru les pistes du domaine. La vidéo révèle une forêt profondément transformée : des pins noircis, des arbres tombés ou menaçant de tomber, des zones où le feu a progressé au sol et d’autres où il semble avoir franchi les coupures par les airs.
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Reportage réalisé par TVCapFerret avec Jean Mazodier.
Sur le terrain
Des pins de plusieurs générations frappés par le même incendie
Dans le Grand Houstau, les parcelles n’avaient ni le même âge ni la même fonction. Certaines accueillaient de jeunes pins, d’autres des arbres âgés d’environ 25 ans, plantés selon un espacement permettant leur développement et le passage des engins. Plus loin se dressaient encore des pins de près de 40 ans, arrivés à un stade avancé de leur cycle sylvicole.
Le feu n’a pas laissé partout les mêmes traces. À certains endroits, le sol est noirci et les troncs sont calcinés. Ailleurs, la végétation basse paraît moins atteinte alors que les cimes ont brûlé. Ces différences peuvent notamment s’expliquer par les sautes de feu et le transport de brandons, capables de franchir une route ou une piste sans que les flammes progressent continûment au niveau du sol.
Sécuriser avant même de penser à replanter
L’une des premières urgences consiste à dégager les voies d’accès. Des pins peuvent tomber sur les pistes ou sur les routes longtemps après le passage du front de flammes. Les propriétaires doivent également déterminer quels arbres sont condamnés, lesquels peuvent encore survivre et dans quelles conditions les bois pourront être abattus puis évacués.
Comprendre le feu
Une coupe achevée la veille a privé les flammes de combustible
Au cours de la visite, Jean Mazodier montre une coupe rase terminée le 21 juillet, soit la veille du départ de l’incendie de Saumos. Sur place, la progression du feu paraît s’être interrompue au niveau de cette parcelle, où il ne trouvait plus la même continuité de végétation à consumer.
Cette observation locale ne permet pas d’affirmer qu’une coupe rase suffit à arrêter un incendie d’une telle puissance. Elle illustre cependant le rôle que peuvent jouer les discontinuités de combustible, les pistes et les coupures aménagées dans la stratégie de lutte.
L’après-incendie
Une course contre le temps pour la filière bois
À l’échelle de la Gironde, la question dépasse largement les limites d’une seule propriété. Les 42 000 hectares parcourus par le feu représentent un volume considérable de bois, composé de jeunes peuplements comme de pins arrivés à maturité.
Dans un article publié le 6 août, France 3 Nouvelle-Aquitaine souligne que les arbres atteints devront être exploités rapidement avant leur dessèchement ou leur dégradation par les insectes et les champignons. Or la filière n’est pas dimensionnée pour abattre, transporter et transformer une telle quantité de bois dans un délai aussi court.
Après l’urgence de l’incendie commence une autre bataille : sauver ce qui peut encore être valorisé sans saturer toute la filière.
Selon l’état des troncs, une partie du bois pourra rejoindre la papeterie, la fabrication de palettes ou de caisses de transport. D’autres volumes pourront être utilisés comme combustible. Mais l’afflux simultané de bois incendié fait craindre une chute des cours. Après les feux de 2022, les arbres exploités dans l’urgence avaient été vendus environ 20 % sous les prix habituels, rapporte France 3.
À ces bois brûlés s’ajoutent les arbres abattus pour créer environ 160 kilomètres de coupures tactiques pendant la lutte. La question n’est donc pas seulement forestière : elle concerne les entreprises de travaux sylvicoles, les transporteurs, les scieries, les papeteries et l’ensemble de l’économie du pin maritime.
Prévenir les reprises
Après les pompiers, la surveillance de la DFCI
Le Groupement Forestier Familial du Grand Houstau est membre de l’association communale de Défense des forêts contre les incendies. Jean Mazodier y intervient comme conseiller technique.
Lorsque le feu est fixé puis arrêté, la DFCI communale prend part à la surveillance de la forêt sous l’autorité du maire. Des rondes sont alors effectuées durant plusieurs semaines par des équipes composées d’au moins deux personnes. Leur mission consiste notamment à repérer les fumerolles, les points chauds, les arbres dangereux ou une éventuelle reprise.
L’association dispose depuis l’année dernière d’un 4×4 équipé d’une réserve d’eau. Ses membres ont également reçu un équipement individuel comprenant chaussures, pantalon, tee-shirt, veste et casquette. Ces bénévoles ne remplacent pas les sapeurs-pompiers : ils prolongent la surveillance du massif dans un cadre organisé et sous l’autorité publique.
Des équipements pensés pour l’accès des secours
Le domaine comprend une réserve d’eau équipée d’une pompe, des pistes forestières et une aire de retournement aménagée pour les camions. Ces infrastructures répondent à un double besoin : permettre l’exploitation habituelle de la forêt et faciliter l’intervention des secours lorsque chaque minute compte.
Mémoire du territoire
Une histoire familiale commencée en 1865
Lors de son échange avec TVCapFerret, Jean Mazodier, 86 ans, a rappelé qu’il appartient à la cinquième génération de gestionnaires privés de la forêt de Lège-Cap Ferret. Il a également présidé pendant plus de trente ans l’association Protection et aménagement de Lège-Cap Ferret.
La propriété aurait été acquise en 1865 par Frédérick Lesca. Elle fut ensuite exploitée par les générations suivantes. Le grand-père de Jean Mazodier, qui travaillait dans cette forêt, fut tué en décembre 1914 pendant la Première Guerre mondiale.
D’après le témoignage livré directement par Jean Mazodier à TVCapFerret, ses ancêtres ont géré jusqu’à 30 000 hectares de pins. Ces forêts alimentaient notamment les usines produisant de l’essence de térébenthine, activité économique majeure à l’époque. L’histoire du Grand Houstau s’inscrit ainsi dans celle, beaucoup plus vaste, de la forêt aménagée et exploitée de la presqu’île.
Selon les éléments historiques conservés et transmis par la famille, les résiniers partis au front auraient été remplacés durant la première§re guerre mondiale par des Canadiens. Le bois aurait alors servi à fabriquer des éléments destinés aux tranchées, ainsi qu’un grand nombre de cercueils expédiés depuis la gare de Lège.
L’exploitation directe par la famille Lesca s’est arrêtée en 1924. La parcelle fut ensuite attribuée à Geneviève Mazodier, née Lesca, mère de Jean Mazodier. Aujourd’hui, les 150 hectares sont réunis au sein du Groupement Forestier Familial du Grand Houstau et gérés dans le cadre d’un Plan simple de gestion.
« C’est comme perdre un enfant »
Jean Mazodier explique à TVCapFerret que les 150 hectares du domaine familial ont été entièrement parcourus par le feu. Il résume la violence affective de cette perte en quelques mots : « Tout a brûlé. C’est comme perdre un enfant. » Dès l’âge de 10 ans, il accompagnait déjà sa famille dans ces parcelles pour marquer les arbres. Au-delà du préjudice sylvicole, l’incendie atteint donc un patrimoine intime, façonné et transmis sur plusieurs générations.
Son témoignage éclaire également l’inquiétude ancienne des propriétaires forestiers. Après les incendies de 2022 à La Teste-de-Buch, de l’autre côté du Bassin, il estimait qu’un sinistre de grande ampleur pouvait à son tour frapper la presqu’île.
Le souvenir transmis du grand incendie de 1937
Jean Mazodier a également confié à TVCapFerret le récit que lui avait transmis sa grand-mère sur l’incendie de 1937. Selon ce souvenir familial, le feu aurait ravagé en trois jours le secteur compris entre Lège et Le Truc Vert, avant d’être arrêté par un orage. Il évoque également l’envoi de 5 000 Sénégalais pour participer à la lutte. Ce dernier élément relève d’une mémoire familiale transmise oralement.
Et maintenant ?
Reconstruire une forêt pour les générations suivantes
Après l’inventaire et la sécurisation viendra le temps de l’exploitation des bois touchés, du nettoyage et du renouvellement des parcelles. Cette reconstruction ne se mesurera pas seulement en mois : un pin maritime demande plusieurs décennies pour atteindre sa maturité.
La végétation et la biodiversité réapparaîtront progressivement, mais le paysage forestier, l’équilibre économique des propriétés et la mémoire des familles resteront durablement marqués. Dans le Grand Houstau comme ailleurs en Gironde, l’après-incendie commence à peine.
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